Lettre ouverte à M. J.B.

Café L’impertinent 
Mardi 2 novembre – Minuit vingt

Monsieur,

Récemment embauché au sein du réseau des professionnels de l’éducation pour la santé, c’est avec humilité que j’ose écrire à l’Expert que vous êtes afin de solliciter vos lumières sur ce qui relie ou distingue éducation pour la santé et prévention. Bien plus, comment situer ces deux domaines avec ce cadre théorique général dit de « Promotion de la santé ». Pour être honnête, la Santé Publique m’apparaît comme un vaste champ, aux termes généraux et généreux.

J’ai pourtant bien lu - et relu- votre ouvrage, que l’on m’a tendu comme à un profane un texte sacré. Entre ce que l’on me demande de faire sur le terrain, de ce que me disent les gens que je rencontre, j’avoue parfois rester perplexe. A la longue, mon entourage pourrait se lasser de mes questions et mes collègues d’y répondre. Mon quotidien est une course contre la montre et les incertitudes. Je crains d’y laisser une partie de ma santé.

Sachant que je risque le ridicule - entendez cette formule comme simple prévention de ce que vous pourriez penser - je me permettrais la franchise et vous me pardonnerez ma candeur : « éduquer pour la santé »… oui très bien ! Cela me parait une excellente idée… D’autant que le métier, m’a t-on dit lors de mon recrutement, est en plein développement, et les organisations en pleine structuration. Voilà qui est très séduisant en ces temps de crises multiples …Mais pour quoi faire ? Que veut-on au juste? Changer les comportements des individus ? Ou renforcer leur autonomie et leurs compétences ? N’y aurait-il pas là plus qu’une contradiction ? Une commande institutionnelle, plus subie que choisie ?

Quant à la réduction des inégalités de santé, quelle pourrait être, selon vous et de manière très concrète, notre rôle et notre participation, autre que l’utilisation d’un slogan de communication sur notre utilité sociale ? Finalement, Monsieur J.B., suis-je missionné pour reproduire les normes et les représentations dominantes ? Et si oui, est-ce cela ma responsabilité d’éducateur ? Que dois-je faire de tout ce que j’ai appris sur les déterminants de santé ?

Cette question, posée innocemment lors de la dernière réunion de ma structure avec nos financeurs m’a valu une ronde de nez baissés, quelques regards gênés et ce commentaire de ma collègue sur le trajet du retour : « Toi, de toute façon…tu n’y crois pas »… Monsieur J.B., l’Education pour la santé est-elle une question de foi …ou de profession ?

A défaut de croyances, j’aimerais préserver ma motivation et renforcer les marges de manœuvre que j’entraperçois dans les projets collectifs que l’on met en place. Au moins pour renforcer mon sentiment d’auto-efficacité dans mes pratiques…La reconnaissance de nos apports par « les gens » étant, à mes yeux, la condition de ce sentiment d’utilité. 

Mais, si le questionnement sur les finalités, les méthodes et les démarches me travaille, il n’entame, rassurez-vous, pas entièrement mon estime de soi ! Mes compétences à rattraper les vacillements, parfois les tremblements de la veille, se renforcent semaine après semaine. Sans compter que c’est bien ce doute, comme une éthique personnelle, qui m’incite à la créativité. L’évolution professionnelle en mode incertain, tout en nous maintenant dans une situation précaire, contribue à renforcer mes facteurs de protection contre l’ennui des tâches répétitives ou à contre sens de mes valeurs.

Cher M. le Professeur, vous saurez passer l’impertinence des questions ici livrées, liées sans doute à l’inexpérience. A moins qu’elles ne soient inhérentes à ce métier. Mais ne souhaitant pas surcharger mes collègues en leur demandant une séance d’éducation individualisée afin de réassurer mes savoirs, je tente de faire le chemin par moi même. Non sans malice, j’ose vous faire part de ma volonté d’éviter la chronicisation de mes interrogations, auquel cas je ne doute pas que l’éducation thérapeutique viendra à mon secours ! 

J’ai toute confiance dans votre juste évaluation de la pertinence de mes interrogations. Aussi, ayant besoin de vos enseignements, c’est avec impatience que j’attends votre réponse.
 

Respectueusement vôtre, 
P./ Chargé de mission en Education pour la santé